
Je suis tombé sur un article du Monde.fr que j’ai trouvé passionnant car il nous donne des clés sur ce que nous pouvons observer tous les jours dans l’évolution de notre mode de pensée et sans doute encore plus celle de nos enfants.
L’article propose la lecture d’un texte de Nicolas Carr (Is Google Stupid ?) qui nous invite à regarder l’influence des technologies sur notre manière de penser. (http://www.lemonde.fr/technologies/article/2009/06/05/est-ce-que-google-nous-rend-idiot_1203030_651865.html)
Depuis Socrate dans le « Phèdre » de Platon qui pensait que l’écriture, en arrêtant de faire travailler la mémoire ou en permettant d’accéder plus facilement à plus d’informations, ferait croire à une fausse connaissance et remplirait les hommes d’orgueil ; en passant par Nietzsche, qui après avoir acheté une machine à écrire a vu sa prose passer de l’argument aux aphorismes et se simplifier ; jusqu’à l’écriture courte des SMS des ados préfigurée par la « Novlang » d’Orwell dans « 1984″ ou l’exhibitionnisme en temps réel de Twitter ou de Facebook ; le cerveau humain, la pensée et le langage qu’il produit évoluent en permanence.
Google en mettant à notre disposition en quelques clics, l’ensemble de la connaissance du monde, ne nous incite pas à réfléchir par nous-mêmes, mais à utiliser sans sélection et sans mémoire les résultats qu’un algorithme pour le moment purement statistique a produit. De la même façon, nous nous rendons compte, qu’à cause de l’utilisation exclusive des présentations Powerpoint et des listes à puces, de moins en moins de gens savent écrire des textes construits avec des phrases !
Peut-être même pourrons-nous assister aussi en direct à une évolution physique du corps humain dans un raccourcissement saisissant de l’évolution darwinienne, en voyant l’habileté nouvelle du pouce dont font preuve nos enfants après quelques milliers d’heures sur leurs consoles de jeu.
Nicolas Carr note que depuis quelques années, il a remarqué sa moindre appétence à la lecture de textes longs, de livres, à cause du butinage permanent de sa lecture sur le net, et qu’il lui fallait lutter pour lire. Sur le net, d’un texte à l’autre, les hyperliens finissent par arrêter la lecture en plein milieu du texte, avant même de l’avoir fini. Ce processus finit par limiter notre faculté de concentration et je me suis moi-même déjà pris une fois avec stupeur, à passer d’une tâche à une autre sans avoir terminé la première, parce qu’une idée fugace s’était imposée dans mon esprit et m’avait fait dévier de mon processus de pensée linéaire. C’est la même chose qui se produit quand nous nous déroutons de notre réflexion à cause du flux continu des e-mails qui arrivent sur notre bureau virtuel. Certains ergonomes conseillent d’ailleurs de couper ce flux qui nous empêche de travailler, en ne relevant nos mails que quelques fois dans la journée. Il faut quand même remarquer en compensation que le nombre d’appels téléphoniques a largement diminué au profit du mail, ce qui laisse la faculté de continuer son travail à sa guise, miracle du net qui permet aussi la communication asynchrone.
Dans notre métier, la communication éditoriale, nous nous adaptons à cette tendance et nous concevons des formules de journaux de plus en plus morcelées en multipliant les niveaux de lecture, les résumés, les textes courts, afin de permettre ce butinage, pour mettre en valeur l’information importante, comme le plat préparé remplace la cuisine.
Néanmoins le support écrit papier reste le lieu privilégié de la prise de conscience car il ne subit pas l’appel permanent de dérivatifs divers (bandeaux défilants, pubs en flash envahissant l’écran…). Il est donc capital que la communication des entreprises et des institutions, même si elles ne peuvent se passer du canal des nouvelles technologies du net et de la vidéo rassemblées, continue à s’exprimer par une écriture maîtrisée, une certaine complexité, des arguments choisis et développés, sur un support papier qui seul permet une lecture concentrée et une assimilation profonde.
Sans refuser les bienfaits et les merveilles qu’apporte internet, ne jetons pas aux orties ce qui fait encore la différence entre le cerveau humain et l’ordinateur : la lenteur du processus de réflexion, la subjectivité, la conviction, l’émotion et la capacité à formaliser de façon complexe une pensée complexe. N’ayons pas peur d’aller lentement pour convaincre en profondeur et battons nous contre la dictature de l’instant qui est le fait des médias, tout en sachant l’utiliser également à notre profit.
Heureusement le désespoir et l’émotion de HAL, débranché progressivement dans « 2001 Odyssée de l’espace », n’est que fiction et nous gardons notre singularité. En tout cas pour quelques longues années encore sans doute !
VB